Textes publiés dans la revue Arts-Up « Faire du Ciel le plus bel endroit de ma terre » Quelques vingt années de peinture, allant de l’irrésistible appel de l’expression artistique, en passant par des moments de doute les plus tenaces et de multiples épreuves, conduisent un jour ou l’autre vers ce qui fait notre rencontre aujourd’hui : une autre épreuve, celle d’exposer à votre regard mon propre regard sur le monde. « Un homme a le regard de sa vie » écrit le philosophe Henri MALDINEY ; Il en est ainsi pour moi mais il en est ainsi pour vous aussi. Cependant, « le seul fait de vivre nous empêche d’avoir les yeux purs » nous dit également Henri MALDINEY ; La pureté du regard est une reconquête, et pour celui qui regarde un abandon. Nos sociétés occidentales dites modernes ont développé en nous un regard utilitaire sur les choses. Voir le monde en artiste, sans se demander à quoi il peut servir, c’est ce que nous apprend l’art quel qu’il soit. Il nous fait naître au monde. La question n’est pas, aujourd’hui, de savoir si le peintre doit faire de la figuration ou de l’abstraction, peindre à l’huile ou faire de l’aquarelle, . La peinture est moins que jamais, par ces temps difficiles, un métier ou une distraction. C’est avant tout et surtout une manière d’être. La tentation de respirer dans un monde marchandable et raisonné. La peinture n’est pas un moyen d’orner sa vie ou de s’en distraire mais bien de lui donner une forme et un sens. L’homme demande constamment à la peinture de nouvelles preuves de son existence. Pour une œuvre, il suffit qu’elle existe et le poids de la terre est changé, écrit le peintre Jean Bazaine dans son livre « le temps de la peinture » Pour peindre, il ne suffit pas de capturer le monde, de le circonscrire. Le peintre, dans le regard de ce qui lui semble d’abord extérieur à lui-même ne se soucie pas du but, il ne se soucie pas du résultat de l’œuvre finale. Dépossédé de tout regard utile, il se confond avec le but. Par crainte de l’œuvre gratuite, la tentation d’une soumission aveugle à l’évènement, à la mode, à ce qui plait nous guette. La tentation d’une œuvre ne froissant pas les esprits les plus paresseux. Le danger enfin de calquer la création artistique sur un ordre social adapté. L’accord vrai entre le langage personnel d’un artiste et la communauté dans lequel il vit nécessite une volonté de ne pas se servir de l’art mais de servir l’Art. Dans le domaine de la création, on ne conquiert qu’en perdant pied. Qu’ai-je à dire ? Au fond je ne le sais. Ma conception de l’espace et de la forme qui ne cesse de perdre toute signification, de perdre toute représentation, pour rejoindre l’abandon. La tentation de ne dire que rythmes et espace, suggérant parfois de vagues silhouettes ne justifiant rien de notre monde connu. La tentation de s’inscrire dans un espace sans limite… Ainsi commence l’aventure véritable de l’œuvre échappant à toute maîtrise. La toile devient un lieu nouveau où chaque geste de peinture, débarrassé de toute signification objective, s’inscrit dans sa pure apparition sensible. Lignes, couleurs et matières s’organisent peu à peu. L’art, une expérience de profondeur. Je ne sais pas vous, mais moi lorsque je vais à une exposition aujourd’hui, je ne sais plus. Un comble vous allez dire, pour une personne qui consacre sa vie à l’art justement. De l’art contemporain on peut tout dire, on peut tout lire, tout et son contraire. Il est fait pour tout le monde et cependant il ne « parle » pas à tout le monde. Qu’il soit drôle ou qu’il soit agressif, qu’il soit beau, qu’il soit laid, Qu’il soit accessible ou qu’il ne le soit pas, qu’il soit politique ou engagé, qu’il soit plastique, qu’il ait à dire et qu’il donne à voir, qu’il se donne à sentir, qu’il livre sont mystère, qu’il soit gratuit ou spéculatif, qu’il ait de la valeur ou qu’il n’en ai pas, qu’il soit inspiré ou vide de sens … S’il nous réjouit parfois, Il nous ’échappe le plus souvent. Si l’art contemporain ne peut se réduire, s’il échappe à toute catégorie, si tout peut devenir art, il n’en est pas moins soumis à certaines exigences fondamentales Je partage pleinement l’interrogation de Jean- Clair qui reproche à l’art d’aujourd’hui, son hermétisme. On peut, à juste titre, reprocher à une certaine forme d’art aujourd’hui d’être inaccessible. La relation entre l’œuvre et le public n’a rien de l’évidence. Un texte souvent profus et complexe accompagne l’œuvre qui à défaut de se livrer, laisse au public le sentiment amer de son incapacité à la rencontre. Serait ce la raison pour laquelle l’art amateur est de plus en plus présent sur le marché. La tentation est forte de dire envahissant. Ainsi, un engouement général pour la pratique d’un art se développe en France. Devrions nous s’en réjouir ? Tout le monde est artiste aujourd’hui. Des ateliers collectifs se développent On les fréquente avec un détachement déconcertant. Au risque d’une véritable démarche de création qui nous engage, on préfère exhiber ses « talents » dans une autosatisfaction déconcertante. « Mon boucher est un artiste » disait une publicité il y a une quinzaine d’années… Nous sommes tous des artistes dit-on aujourd’hui. Tout le monde peut se proclamer artiste aujourd’hui. Ainsi plus que servir l’art, on se sert de l’art ; Plus qu’on s’éprouve, on prouve. Si l’art est en essence de toutes les libertés, il est aussi de toutes les exigences. L’exigence primordiale à mon sens n’est elle pas celle de l’épreuve du chemin. Le Chemin, ce mot que l’on a vidé de son sens, dans une société qui ne se l’autorise plus. Tout doit être immédiat et tout doit se socialiser. Etre un artiste, il me semble, relève totalement du don de soi. Le chemin d’une finesse extrême et d’une écoute totale, se vit pleinement. Le poids de l’expérience, sans cesse éprouvée, mène à l’œuvre accomplie. Une forme d’ascèse totale au service de ce qui jaillit du fond de soi même. Des années sans relâche, des gestes répétés, des errances et des déroutent parfois peuplent la vie de l’artiste solitaire dans son atelier La solitude creuse peu à peu la profondeur de laquelle peut monter le geste inspiré. Matière et Pensée donnent corps à l’œuvre. Une sorte de quête infinie de l’impossible donne tout son sens à la vie de l’artiste. Et je terminerai avec cette très belle phrase de Samuel Beckett à propos du peintre Bram Van Velde : il était le premier à admettre qu’être un artiste est échouer comme nul autre n’ose échouer. Peindre c’est assumer une profondeur. Humblement… Annie Tremsal-Garillon
Visible et invisible dans l'Art Orient et Occident - une même quête Conférence faite à SHANGHAI – 2006 Sommaire : Le monde contemporain et l'image L'art témoigne de l'existence supérieure de l'homme Le visible et invisible dans l'art La question du sens de l'art La vraie question du sens de l'art : la relation L'art : un commencement Le miracle de l'art La notion de vide et de plein dans la peinture La vocation de l'artiste La libération de l'artiste L'artiste et le spectateur : une réceptivité semblable Conclusion - Orient et Occident : une même quête « C'est en allant au plus personnel de soi-même que l'on touche le plus universel. » L'universalisme de l'art tient au fait qu'il s'adresse à l'homme dans sa part la plus intime et la plus personnelle. L'art appelle à l'intime de celui par qui l'œuvre va naître, mais aussi au plus intime du spectateur par qui l'œuvre va poursuivre sa vie propre. Pour mieux comprendre tout cela, il convient d'analyser un petit peu le monde dans lequel nous vivons. Le monde contemporain et l'image En Chine, tout comme en France et dans le monde en général, le monde contemporain est celui de l'image. - Nous sommes happés en permanence par le vertige des « visibilités ». Notre civilisation est déterminée par le visuel. L'homme se construit à volonté et sans état d'âme sa ou ses propres images. Tout est fait pour être vu même si personne ne regarde et l'image est incorporée au décor même de la ville et de la vie. - Des écrans géants à la micro caméra, de la publicité la plus tapageuse à l'icône virtuelle, de l'imagerie médicale à celle livrée du plus intime du vivant, de la télévision à la « foire à l'image » tout notre espace de vie est mobilisé par le visuel. L'art témoigne de l'existence supérieure de l'homme L'artiste interroge le visible afin de faire la gloire de ce qui ne se voit plus. L'artiste, qu'il soit d'orient ou d'occident, tente de capter par des techniques diverses et un langage qui lui est propre, les signes du temps qui posent la question de l'existence supérieure de l'Homme. - Au milieu de cet « océan visuel », l'artiste contemporain à la fois pétri de ces influences et en retrait, tente de se frayer un passage sur le chemin si solitaire de la création artistique. - L'artiste interroge le visible afin de faire la gloire de ce qui ne se voit plus. Le visible et invisible dans l'art Le réel a deux plans : le visible et l'invisible. - Ce sont les deux côtés d'une même réalité. - L'artiste sollicite le réel afin de l'exposer dans son visage le plus mystérieux et le plus profond. Ce chemin de création exige de l'artiste une attitude particulière qui va lui donner accès au monde de l'esprit. La question du sens de l'art La question du sens de l'art est une bonne et une mauvaise question : - L'art a du sens à nos yeux lorsqu'il nous parle, lorsqu'il est ressenti en moi de manière positive. - L'art n'en a pas lorsqu'il m'est totalement étranger et comme on dit communément « ça ne me parle pas ». Il nous est difficile alors de lui attribuer une certaine valeur et moins encore du sens. On comprend alors que la question du sens est probablement mal posée. Par l'obsession du sens, nous cherchons à compenser d'une manière intellectuelle, une situation personnelle d'impuissance ou d'angoisse. Je m'explique : C'est la question du sens de ma vie par rapport à l'œuvre qui me fait face. L'œuvre me renvoie à moi-même. Par la question du sens, je cherche à justifier ma position, mon point de vue. Poser la questions du sens, c'est essayer de se justifier. Une poésie, une œuvre d'art, ce n'est pas un télégramme qui nous annonce un témoignage. - La question du sens est trop intellectuelle : le propre d'une œuvre d'art est avant tout de ne pas s'adresser à la part intellectuelle de nous-même. De plus, cette question émane d'un côté narcissique qui exprime d'abord et surtout la question de ce que je suis par rapport à ce qui est (d'où, très souvent de la part du spectateur, un sentiment de révolte et le flot d'affirmations telles que : « j'en fais autant ; c'est nul ; l'art est mort ; il n'y a plus d'artiste ; il ne fait que ce qui lui passe par la tête ; il se fiche de nous ; etc. », et la liste n'est pas exhaustive ) L'énorme erreur qu'il y a dans la question du sens, c'est que l'on y va avec tout notre arsenal de connaissances intellectuelles. La question du sens n'a de sens que lorsqu'elle est bien posée. Une œuvre d'art n'a pas un sens, elle est vivante. La vie se vit. Elle se mange même (dicton populaire : vivre à pleines dents). Le vivant ne se questionne pas, il se vit un point c'est tout. L'art est un prétexte pour nous envoyer dans notre vie qu'il s'agisse de nous artistes ou de vous, spectateurs. La vraie question du sens de l'art : la relation : La véritable question du sens de l'art ne se trouve ni dans la question, ni dans le sens, ni chez l'artiste. Elle se trouve dans la relation qui s'établit entre l'œuvre et le spectateur. - Toutes les traditions sont unanimes : « pour rentrer dans la question du sens, il convient de regarder et de se taire. » Il convient de s'y préparer … en silence. - Mieux, il convient de faire taire ce flot de paroles, de sensation immédiates et réactives qui nous détournent du senti véritable et du sens. Fréquenter l'art implique que nous nous y préparions tout autrement. Le sens de l'art n'est pas dans la question mais dans la relation que l'on est capable d'établir avec l'œuvre. Bacon : si tu veux commencer à commander, commence à obéir. Si tu veux commencer à parler, commence par te taire. J'ai envie d'ajouter. Si tu veux participer au mystère d'une œuvre d'art, commence par contempler en silence. (Pour accéder à la dimension de l'esprit) Le peintre que je tente d'être m'impose cette attitude de silence et d'écoute dans chaque geste de peinture sur la toile. Tout peintre, dans une démarche véritable de création artistique (toute œuvre ne répond de cette exigence et toute œuvre d'art n'est pas digne de ce nom) sait oh !combien il est essentiel pour accéder à la dimension de l'esprit, d'avoir l'aptitude au silence intérieur, au calme intérieur. Rien ne peut se faire dans le vacarme du monde contemporain extérieur. L'art : un commencement Le propre de l'art est véritablement qu'il nous échappe, car il n'est pas une finalité en soi, mais un commencement. Mais de quel commencement s'agit-il ? - L'œuvre d'art sollicite notre regard et il s'agit du « voir » qui voit véritablement la globalité, visible et invisible des choses. L'œuvre donne à voir ce que nous n'avons pas l'habitude de voir. Il convient alors pour le spectateur de se laisser mener du « bout du regard » vers un horizon qui lui échappe. - L'artiste contemporain plus que jamais sollicite le spectateur afin de le rendre acteur de son aventure personnelle. L'art depuis plus d'un siècle en occident se cherche un langage nouveau. Abandonnant les repères du monde visuel (la photographie s'en est chargée) il tente l'aventure de l'image autrement. Cette perte de repères a fait considérablement évoluer l'art contemporain. Le sujet même de l'œuvre disparaît de plus en plus au profit de l'esprit du sujet. La mise à distance du sujet devient tout l'intérêt de l'œuvre. Par exemple le paysage chez Nicolas de Staël : Nicolas de Staël retire toutes les anecdotes du paysage afin de l'élever à la dimension de l'Espace, forme universelle de conscience du paysage. La nature alors devient le symbole vivant d'une réalité bien au-delà de la réalité physique et géographique du paysage. - L'œuvre fait appel à vous et fait de chacun un spectateur, acteur du dévoilement des choses du monde qui ne se voient pas d'emblée. - Seule la relation qui s'établit entre l'œuvre et le spectateur est dévoilement. - L'œuvre a besoin de chacun pour exister. C'est en cela que l'expression artistique, quelle qu'elle soit, s'adresse à tous au plus intime et au plus personnel de lui-même. Elle vient nous chercher dans la part la plus profonde, parfois la plus énigmatique de nous-même. - Le « face à face » avec une œuvre d'art révèle un moment unique de rencontre avec l'unique en nous. - L'œuvre d'art est un commencement en ce sens qu'elle nous met en mouvement vers l'intérieur de nous même. Voir d'une manière neuve et vierge s'acquiert et se travaille. C'est à ce prix qu'une relation peut s'établir. Le miracle de l'art : - l'art se joue des données contemporaines, non « pour les refléter, mais pour les transfigurer, les arracher au monde de l'existence afin de les restituer autrement : un questionnement pour l'esprit » écrit le philosophe Bertrand Vergely Toute œuvre d'art, qu'elle soit plastique, musicale, poétique contient en elle toute la problématique de son époque et de son milieu culturel. On ne peint pas de la même manière chez un chinois du nord, chez un latin d'Amérique du sud, chez un nomade d'Europe centrale que chez un peintre français. Mais une chose est certaine, c'est que tous sont animés du même désir de traduire ce qui les préoccupe d'une manière transformée qui échappe à la représentation superficielle. Paul KLEE a dit : l'art ne peint pas le visible, il rend visible. François Cheng écrit à propos de la création artistique et de la beauté : il s'agit d'atteindre la transfiguration, l'état suprême. L'art, c'est un autre point de vue afin d'exposer le monde sous son visage le plus subtil et le plus mystérieux. - « L'art donne une extension à la vie et à l'existence. » écrit le philosophe Bertrand Vergely La notion de vide et de plein dans la peinture La notion de vide et de plein dans la peinture chinoise est un élément éminemment essentiel et fondateur de la peinture. - c'est toute la dynamique agissante de la toile qui s'organise selon des principes fondateurs. - - en orient, c'est le vide qui se manifeste de la façon la plus visible et la plus complète. En occident, le vide fait peur. Nous avons une culture du plein. - Cependant La quête essentielle de l'occident pour la plupart des peintures de la deuxième moitié du 20ième siècle et en ce début de 21ième, est une recherche constante de ce vide. C'est le silence de la toile blanche qui est l'origine de toute œuvre. Le silence, c'est l'origine de tout langage. Toute la tradition chinoise évoque cet essentiel par la notion de vide et de plein, le vide étant ce silence originel d'où tout peut jaillir. - Paul Klee : « l'art ne peint pas le visible mais il rend visible ! » - Cheng Hsieh : « le tableau est sur le papier certes ; il y a ce qui est hors du papier que l'invisible prolonge et purifie. » - François CHENG : « vide et plein » ed. Albin Michel La vocation de l'artiste La vocation de l'artiste est de montrer ce qui ne se voit plus : - « Voir et voir sont deux choses différentes » (proverbe japonais). Nous comprenons là qu'il s'agit de deux manières différentes de « voir ». - L'artiste est celui qui voit tout d'une manière neuve et vierge. Il fait du nouveau avec ce que nous avons toujours vu. Une œuvre d'art nous offre le regard de la première fois. Elle nous fait découvrir la part vierge de nous même qui va nous permettre de voir. Faisons l'expérience de regarder une pomme en se disant que nous ne l'avons pas encore vue. C'est tout le message subtil de l'art. Et Cézanne ne s'y est pas trompé lorsqu'il a multiplié sa manière de nous montrer la pomme comme si nous ne l'avions jamais vue. Eh bien, cette expérience change toute notre manière de sentir la pomme. Ce regard, désencombré de ce que nous savons ou croyons savoir de la pomme, donne accès à toutes les sensations nouvelles en nous. - L'œuvre d'art sollicite en nous notre premier regard. Seul le premier regard, vidé de toute connaissance, est un vrai regard. Ce regard nous remplit de toutes ces sensations qu'il fait jaillir de notre profondeur. Ayons confiance car nous sommes tous aptes à vivre dans le silence d'une contemplation de l'œuvre, une vrai relation à cette œuvre. Si je suis prêt, les choses montent en moi car toute personne est digne d'émotions et de sensations qui lui sont propres. Restaurons cette attitude intérieure qui fait d'un « face à face » avec une œuvre d'art, un moment unique et inoubliable. Acteur d'un événement, je deviens alors auteur de ma propre vie. - Par l'intuition qui l'habite, et par l'extension qu'il donne à son regard, l'artiste offre à toute l'humanité une autre dimension. - L'artiste œuvre dans la solitude. C'est sa condition d'être qui fait de lui celui qui « entend », de façon intuitive, le chant du monde. - Sa condition d'artiste le connecte avec l'unique qui est en lui. Ainsi l'unique de l'œuvre rencontre l'unique qui est en chacun des spectateurs. C'est un rapport d'unique à unique qui fait de ce moment, le plus vivant et le plus vibrant qui soit. La libération de l'artiste Accepter d'avancer dans l'inconnu de la toile, de ne pas savoir ce qu'il y aura au bout du chemin, obéir à cet inconnu, devient libérateur pour l'artiste. - Pour l'artiste, ne pas faire ce qu'il veut est totalement libérateur. Le vrai sens de l'art n'est pas de faire ce que l'on veut, mais de faire ce que veut la Vie. C'est cela le côté génial de l'art. Ne nous méprenons pas : ce n'est pas l'artiste qui est génial, mais la vie et l'œuvre née de la vie. Il convient de se tenir en respect vis-à-vis de cela et pour l'artiste, de rester humble face à la mission qui lui est confiée. - L'art n'a de sens que parce qu'il m'est permis de le vivre. Ce n'est pas l'artiste qui s'occupe de l'art mais l'art qui s'occupe de l'artiste. Il convient pour lui de se laisser mener et c'est l'œuvre qui lui dicte son geste. L'artiste est le plus humble serviteur de l'art. En servant l'art, il sert la Vie. La tragédie du monde vient du fait que l'homme ne veut faire que ce qu'il veut et non ce que la Vie lui dicte. (la Vie, c'est ce qui est et ce qui nous permet d'être.) - L'artiste œuvre dans une étroite relation de providence au sens étymologique de « je vois à l'avance ». Il convient à tous d'avoir un regard d'anticipation. Par expérience, l'artiste peut témoigner que l'œuvre accomplie se fait contre toute attente. - L'artiste n'est libre que lorsqu'il est fondamentalement lié et enraciné dans son existence. oL'art nous tire de notre vision matérialiste du monde. Il nous sort de notre regard utilitaire des choses. Dans notre époque moderne, notre regard se pose en prédateur et en consommateur du monde : c'est une relation matérialiste au monde. - L'art nous appelle à une haute destinée de l'homme. - L'art, c'est l'anti-destin, non pas dans le sens de fatalité, mais en tant que destination. L'art est destiné à quelque chose de singulier, de personnel et d'universel à la fois. - L'art c'est l'intensité du voir. C'est voir plus loin que le visible. - Peu importe le sujet de l'œuvre et sa manière de le dire. L'essentiel est que l'œuvre participe « du souffle créateur » nous dit la tradition chinoise. François Cheng académicien français, chinois d'origine, écrit à propos de la peinture, sommet de la culture chinoise : « la peinture par l'espace originel qu'elle incarne, par les souffles vitaux qu'elle suscite, semble plus apte encore, non pas tant à décrire les spectacles de la Création mais à prendre part aux « gestes » même de la Création ». Nous comprenons alors qu'il s'agit bien là d'un art de vivre et une manière d'être. « Quand je pense la vie en terme de « souffle » je suis créateur », écrit le philosophe Bertrand Vergely. - Est artiste celui qui tente de faire de la lumière en partant de la matière : et la couleur devient lumière. Ceci est un acte créateur. (Exemple du ciel bleu. Il n'est pas ciel et lumière parce qu'il est bleu) - C'est pourquoi l'art a traversé l'humanité depuis la nuit des temps et qu'il parle essentiellement de l'humain dans sa dimension « de vraie vie », dit encore François Cheng - C'est en ce sens aussi que l'art envisage le « beau » toujours en relation avec le « vrai ». - L'art se donne à voir et se perçoit dans cette exigence extrême de l'intensité du Voir : « Quand j'écrase une herbe, je dérange une étoile », dit le proverbe bouddhique. L'art envoie vers le haut. - L'art nous sort du « banal » : ( Annah Arrendt ) une œuvre d'art ne s'appréhende pas à un niveau banal et ordinaire. Il convient de changer d'échelle du regard. Artiste et spectateur : une réceptivité semblable - La peinture et la sculpture, outre le fait qu'elles soient un moyen d'expression et de connaissance, sont avant tout une « manière d'être » fondamentale. - Le peintre chinois Shitao dont vous pouvez voir des œuvres au musée de Shanghai, avait pour fondement philosophique, la réceptivité : celle qui précède la connaissance. Une véritable réceptivité se passe de la compréhension préliminaire à la connaissance. - Ainsi, tout spectateur en état d'écoute et d'accueil du regard, est capable d'appréhender une œuvre d'art pour peu qu'il s'établisse entre eux une véritable relation d'affinité. - Shitao naquît avec l'effondrement de la dynastie Ming (1368-1644) au 17ième siècle dans la province du Guangxi à Guanzhou. C'est dans un monastère, un peu à l'écart des turbulences de l'époque, que Shitao apprend l'art du pinceau et de la philosophie des lettrés chinois. La fréquentation des peintres et poètes de son époque va contribuer à affirmer sa personnalité. - Voici quelques propos recueillis de Shitao : « la Nature m'a tout donné… la peinture exprime la grande règle des métamorphoses du monde, la beauté essentielle des monts et des fleuves dans leur forme et leur élan, l'activité perpétuelle du créateur, l'influx du souffle yin et yang. Par le truchement du pinceau et de l'encre, elle saisit toutes les créatures de l'univers, et chante en moi son allégresse. » « Si loin que vous alliez, si haut que vous montiez, il vous faut commencer par un simple pas. Aussi, l'unique trait de pinceau embrasse t'il tout, jusqu'au lointain le plus inaccessible, et sur dix mille millions de coups de pinceau, il n'en est pas un dont le commencement et l'achèvement ne résident finalement dans cet unique trait de pinceau dont le contrôle n'appartient qu'à l'homme. » (propos de Shitao : François CHENG ) - Shitao défie là le cadre ontologique de la création artistique, conscient de sa noble mission. - L'artiste est appelé à vivre cette quête. En redonnant à l'art sa terre et son ciel, il engage le spectateur à revivre les gestes de la création. - Dans le monde d'aujourd'hui, si l'art doit mourir à la célébrité, il doit s'ouvrir à l'éternité et permettre à chacun d'accéder à cette part d'éternité. - « L'œuvre d'art, dit Bertrand Vergely , c'est ce qui se met entre vous et vous-même. Conclusion Orient et Occident : une même quête Outre le fait incontesté que l'art témoigne d'une identité culturelle propre à chaque pays et à chaque civilisation, il manifeste aussi et surtout un universalisme tout à fait bouleversant. S'adressant avant tout à l'homme dans sont intemporalité, il s'adresse à tout homme quelle que soit son origine. C'est cela qui fait de notre rencontre avec l'art, un rendez-vous peu banal. C'est cela aussi qui nous pousse vers les musées, les expositions et vers les évènements qui font la gloire de cette part supérieure de l'humanité. A travers l'art, nous rencontrons l'Humanité et son histoire. L'art, témoin d'un éternel présent. Une œuvre de Rembrandt, une encre de Shitao, une pomme de Cézanne, une peinture de Tapiès nous invite avec la même modernité et la même intensité à la rencontre de l'homme d'aujourd'hui. Un visage de Xiaogang Zhang en Chine, une œuvre de Pierre Soulages en France touchent une part identique de nous-même, que nous soyons chinois ou que nous soyons français. C'est donc de l'homme à la fois universel et unique, qu'il s'agit, de chacun de nous tous ici présents. A travers la pratique picturale, à travers la fréquentation de l'art, l'homme cherche son unité et une extension de son existence. Il va vers plus de vie. C'est tout le miracle de l'art.
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