La fréquentation de l'oeuvre poétique et littéraire de Charles JULIET, nourrie secrètement en moi, venait changer ma vie de peintre et comblait une faim non assouvie.

Saisie par la magie des mots, je fus peu à peu entraînée dans ma propre nuit intérieure.

A mon insu, j'étais en train d'amorcer cette descente en moi que je refusais intimement d'opérer.
Traverser ma nuit intérieure, dans un corps à corps, en faire une alliée, une compagne de chemin, un lieu de transformation.

Alors, rien n'est plus comme avant: le regard que je porte sur le monde se souvient de cette "descente aux enfers".

Je me suis remise à l'atelier dans un élan vital : Une nouvelle palette m'est venue, plus sauvage, plus pauvre aussi.
Je venais de quitter ce désir inconscient de séduction chez un peintre en doute avec lui-même.

Les bleus dont je n'arrivais pas à m'affranchir ont pris l'intensité de la nuit que je venais de m'autoriser à vivre.

Chez le peintre, la lumière ne se décrète pas par sa simple existence sur la toile. Elle naît de l'unique rencontre intérieure.

Le mode abstrait vers lequel j'ai peu à peu glissé s'enrichissait du sens.
Ne plus peindre le sujet de mes émotions, de ma sensibilité était une totale évidence. Il y a bien longtemps que je m'interdisais une peinture mensongère, superficielle et vide de sens.

Comme par intuition et par fidélité à ma quête intérieure, très tôt j'ai quitté une peinture séduisante pour errer, seule, loin des courants reconnus. Je venais de comprendre que l'artiste n'échappe pas à lui même.

J'ai fais mienne cette phrase de ST JEAN DE LA CROIX qui a écrit :"Il faut aller des choses que l'on voit et qui n'existent pas aux choses que l'on ne voit pas et qui existent."

Sans complaisance, ni avec moi-même ni avec les autres, essayer de traduire l'intensité d'une sensation devenait un travail de fond sur moi-même.

Ma quête du "faire beau" devenait une étoile sans lendemain.
Je devais m'affranchir de mon sens primaire de l'esthétique.


Pour cela, il me faut me soumettre, obéir à cet inconnu, aller au devant même et l'accueillir ; seul un geste né de la nécessité intérieur à droit d'existence.

Chargée de cette image intérieure, sujet de ma toile, j'éprouve le besoin viscéral de me laisser habiter par le mystère des mots poétiques de Charles JULIET, les accueillir, les faire miens tant ils sonnent justement en moi .


J'éprouve la nécessité de les laisser chanter en moi, comme un appel au rendez-vous de l'âme.
J'éprouve le besoin de les éprouver sur cette feuille vierge, habitée de ce silence où tout peut naître .


De l'encre noire, manifestant la nuit originelle.
Des ocres, en poudre
Que je pétris de mes mains
Epaisses et terreuses
Et si la rencontre s'opère, une touche d'or, Lumière des lumières.
Rejouant ainsi les gestes de la Création.


Et puis ce silence...
Comme une page blanche où l'on peut reprendre son souffle
Ce silence d'où l'on peut naître
Remonter de la Source
Prendre sa place
Regarder en soi
S'engendrer.


... Ce silence d'où peuvent monter tous les murmures de l'être Les peurs et les déroutes aussi
La toile parfois se refuse, résiste
L'errance s'installe, inévitablement
Le découragement peut-être
Et lorsque tout ceci est consenti
Le miracle d'un geste sauveur
Une touche, une tache et la peinture se fait à votre insu Etonnement de ce qui se passe
Dans une acceptation totale